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samedi 12 février 2011

Arrêt sur mirages...



C’est en racontant la désormais si populaire histoire de notre révolution que m’est venue cette réflexion : s’il avait été donné à quelque grand romancier d’écrire une fiction révolutionnaire, regorgeant de symboles et d’allégories, il n’aurait probablement pas mieux fait que le peuple tunisien.
La preuve par une petite analyse de notre chef d’œuvre révolutionnaire.

Petit par la taille, grand par l’honneur
Je commence par un argument de taille (sens propre ou figuré, à vous de choisir).
C’est   ce   tout petit   pays   coincé   entre les deux  géants lybien et  algérien,  qu’on  appelle  « Tunisie », qui aura servi de théâtre à cette révolution moderne. Tout petit pays, doux, calme, et inoffensif, qui ne terrorise ni ne dérange personne.
Une image qui contraste fortement avec la dictature qui le tient en laisse depuis plus de 23 ans. Torture, corruption et mensonge ont remplacé liberté, ordre et justice, les trois piliers de l’Etat qui constituent depuis bien longtemps sa devise. Contraste que notre peuple s’est efforcé de corriger.


Boule de neige et domino, tels ont été les mots à la mode en janvier 2011. Les journalistes parlent déjà de révolution arabe, de révolution à la tunisienne, ou encore d’effet Bouazizi, hommage au courageux vendeur de fruits et légumes qui ne supportait plus de voir les siens compter pour des prunes.
Et oui, les voisins ont regardé, et ce qu’ils ont vu ne leur a pas déplu. La liberté se vend bien, frères et cousins se la paieraient bien. Etonnant ? Pas vraiment ! Certains y voient un danger, d’autres dénonceraient presque un caprice, et d’autres encore n’y voient simplement que justice.
Moi, tout ce que je me permets de dire, c’est que la petite Tunisie est digne des plus Grandes.
Petit par la taille, grand par l’honneur, voilà ce qu’est notre pays.

Marchand de légumes à l’état de légume, ou dictateur féroce aux dents acérées, qui de nous deux sera le plus fort ?

Ben Ali au chevet de celui qui causera sa chute


La photographie de Ben Ali visitant Mohamed Bouazizi à l’hôpital, quelques jours après son immolation par le feu, fit le tour des médias pendant de nombreuses semaines. On y voit un dictateur préoccupé par la tournure que commencent à prendre les évènements, s’efforçant de paraître meurtri et compatissant (dois-je préciser qu’il n’y parvient pas ?) face à un martyr entièrement recouvert de bandages, immobilisé : on a peine à croire qu’il soit conscient.
Ce face à face douloureux opposait finalement deux hommes dont les jours étaient comptés. Deux hommes qui auront marqué l’Histoire de la Tunisie. L’un aura perdu pouvoir et dignité, l’autre aura gagné respect et offert la liberté.
D’un côté, le désespoir de la société qui n’a plus rien à perdre, de l’autre, l’opulence qui aura conduit le président à sa perte.
Alors, qui aura été le plus fort ?

La Révolution numérique, ou comment la censure a renversé le censeur


Parmi les nombreux éléments de cette révolution qui marqueront les esprits à jamais, le poids d’Internet de manière générale et des réseaux sociaux en particulier est sans doute le plus important.
Voyez par vous-même.
Le 13 janvier au soir, les tunisiens se sont tous donnés rendez-vous devant leur écran. Au programme, l’homme qui a « violet » nos droits, notre liberté, et nos médias tente, par un dernier souffle, de nous convaincre de ne pas l’éjecter. Après tout, ce n’était pas sa faute. C’est ce qu’il aura essayé de faire comprendre par ce discours-évènement dans lequel il promet des réformes sociales (lait et sucre moins chers, what else ?), restitue la liberté d’expression (parce que c’est pour YouTube et DailyMotion qu’on était dans la rue depuis une semaine), invite les sympathisants et les opposants à se calmer (ah bon, ça existe les opposants ?), et parle un langage étonnamment compréhensible (si c’est pas la révolution ça !).
Verdict : Raté ! Trop peu trop tard ! Les klaxons RCDistes et la super émission de propagande n’y changeront rien. Le soir même, tous les statuts facebook lui demandent de dégager. Le lendemain, il dégagera. Et le plus drôle, c’est que c’est en se réunissant dans l’avenue Habib Bourguiba, celui-là même que Ben-Ben a fait dégager un 7 « Mauvembre », que les tunisiens l’auront vaincu. Justice, hasard et ironie du sort auront fait équipe avec le courage du peuple.
Après la chute du boucher de Carthage, les internautes ne se sont guère essoufflés : les évènements pullulaient, tous au service des causes les plus nobles telles que le nettoyage des quartiers, la reconstruction de postes de police, l’appel au don de sang pour les victimes et aux contributions financières pour les régions démunies.
C’est une population tunisienne nouvelle que la Révolution a démasquée : plus humaine, plus solidaire, courageuse et généreuse. A croire que la dictature avait une emprise sur les mœurs populaires… Mœurs que la liberté a littéralement épurées.

Bouazizi sera martyr: les musulmans prieront pour lui

Mohamed Bouazizi, jeune vendeur de fruits et légumes, est sans doute l’Homme qui aura marqué la Révolution tunisienne.
Inutile de rappeler les détails des faits, tout le monde s’en souvient et ne les oublieront jamais. Mais ce qui est important à signaler, c’est que le fait qu’il se soit donné la mort l’empêche d’être considéré comme un martyr vis-à-vis de la religion musulmane. Théoriquement, le « héros malgré lui » de la révolution tunisienne, voire de la révolution arabe, ne serait donc pas un martyr !
Cependant, les tunisiens n’y ont accordé aucune importance. Bouazizi est leur héros, c’est pour leur liberté qu’il s’est donné la mort. Il sera LE martyr de leur révolution.
Ceci s’inscrit dans la continuité des évènements : le peuple tunisien a renversé un dictateur sans jamais justifier aucune revendication ni aucun acte par des arguments religieux.

El Cheikh Al-Qaradaoui appelle les tunisiens à prier pour l'âme de Mohamed Bouazizi

Les jasmins de la colère

En guise de clôture, je voudrais attirer votre attention sur cette appellation tant contestée : la « Révolution du Jasmin ». Je ne reviendrai pas en détail sur le débat que cette fleur alimente depuis le début des évènements, mais simplement sur l’image suggérée. Certes, la simple utilisation d’un nom de fleur renvoie à une image de bien-être, de paix et de douceur, qui ne reflètent pas la période noire par laquelle la Tunisie est passée, et qui n’est d’ailleurs peut-être pas complètement derrière nous. Il est vrai que parler de Révolution du Jasmin ne rend pas compte non plus du poids de la mort de nos martyrs, du chagrin dans lequel elle nous a tous plongé. Beaucoup lui préfèrent la « Révolution Tunisienne », qui rend compte à la fois du caractère unique, inhabituel des évènements, de leur déroulement quelque peu original, propre à la Tunisie et de la montée du patriotisme : plus que jamais, les tunisiens sont fiers de leur peuple et de leur Révolution, qu’ils sont prêts à défendre par tous les moyens.

Mais notre fleur emblématique, au-delà de toutes ces controverses, porte en elle seule toute la symbolique tunisienne. Celle de quelque chose de petit, d’insignifiant, d’incroyablement stable et paisible, qui dès qu’il s’ouvre, répand son parfum tout autour de lui.
Alors, à tous ceux que cette dénomination a rendu allergiques au jasmin, voilà mon conseil : cueillez quelques fleurs, déposez-les sur votre table de chevet, et réconciliez-vous avec ce parfum : c’est celui de votre liberté.

Cherifa Ben Miled

2 commentaires:

  1. Hum la Révolution du Jasmin ... le problème avec cette appellation, que je qualifirai gentiment d'"idiote", n'est pas uniquement qu'elle ne rend pas compte du poids des "sacrifices" des tunisiens (martyrs ou autres). Certes, je suis d'accord que ce qualificatif est réducteur mais il est également carte-postalistique et naif. On s'imaginerai presque que "ces" tunisiens se sont soulevés contre une dictature en tenue hippie-maghrébine, la fleur de jasmin dans la main, un joint dans l'autre et des cris de "Peace and Love, dégage my Enneuumy (accent frenchy)" devant le Ministère de l'Intérieur, Avenue Habib Bourguiba, un 14 Janvier 2011. J'adhère tooootalement au mouvement, mais je suis contre cette dénomination "caricaturale" d'une insurrection aussi sérieuse. Et puis, elle a déjà été utilisée lors de la prise de pouvoir de Ben Ali, elle me paraît de ce fait inappropriée pour la qualification de son renversement. Ca a été repris "bêtment" par les médias étrangers et même nationaux (au début de la révolution). Au jour d'aujourd'hui, plusieurs d'entre eux ont abandonné cette appellation suite à nombre de revendications n'en validant pas la dénomination. Cela traduit, à mon sens, une démarche de simplification à l'Oeuvre qui tire l'information vers le bas et qui ne fait que réduire l'Intifadha à un story board caricatural; je rappelle que dans Le Figaro français, on a été jusqu'à parler de "La révolte du Burnous". C'est vous dire à quel point on s'amuse à donner des appellations stupides.

    Halte ! Cela ne m'empêchera pas pour autant de continuer à fabriquer mes couronnes fragiles faites de jasmin durant chaque été.

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  2. Chère Maroua,

    Merci pour ce commentaire très sympathique qui m'a fait sourire plusieurs fois :)

    Je suis tout à fait d'accord avec vous, et j'espère que ça s'est senti à travers le paragraphe des "Jasmins de la colère". C'est vrai qu'on imagine une très jolie carte postale montrant un sublime paysage de Sidi Bou (Saïd bien entendu :)) avec un plateau de jasmin au premier plan.
    Cependant, ce que je voulais souligner est que cette appellation "naïve" restera malheureusement dans les annales, elle a été utilisée trop de fois pour être oubliée, et même si certains médias l'ont abandonnée, il est un peu difficile de faire marche arrière.
    C'est pourquoi j'essaie de me consoler en me disant que d'autres révolutions ont aussi eu droit à des associations botaniques (oeillets pour le Portugal, roses pour la Géorgie, etc...)et que ceci fait que le mot Jasmin ne réduit pas "l'ampleur" de notre révolution, sur tous les plans.
    Autre chose, qui me paraît importante, c'est qu'à force de sans cesse critiquer cette appellation, il se crée une sorte de division (et oui, encore et toujours) entre les tunisiens, alors que l'un des mots d'ordre est de promouvoir le tourisme et de rendre notre Tunisie nouvellement libre plus attractive. Je sais que ce que je vais écrire est très critiquable, mais moi, personnellement, ça ne me dérange pas d'utiliser ce terme si ça peut aider mon pays. Et je n'oublie pas pour autant tout le sang qui a coulé pour ma liberté. Ceci dit, je répète que ma préférée reste la "Révolution Tunisienne", tout y est, symbolique pour le fond, simplicité dans la forme.

    Voilà, merci encore pour votre participation :)

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